Fernand Bazerque : Passion et conviction
Accueil de la famille Bazerque au verger conservatoire

Un fils de Paysan se met au service de fils d’agriculteurs et de leurs pères avec passion. Fernand quitte une région de châtaigner pour une région de pommiers, une autre passion s’amorce, qu’il assouvira dès la retraite en réunissant sur les terres de Merval plus de 400 variétés à cidre et à couteau

On vit dans le châtaignier, on vit de la châtaigne

Né en 1926 à Izaux, village des Hautes Pyrénées, Fernand est fils de paysans. Dans la maison trois générations se côtoient ; ses parents cultivent et conduisent le petit troupeau, sa grand-mère entretient la châtaigneraie familiale, son grand père aide chacun, et greffe les châtaigniers.

Un jour qu’il revient par la montagne avec 2 ou 3 jeunes châtaigniers sur l’épaule, son grand père se retrouve face à un loup menaçant. Laissant tomber les arbrisseaux, il frappe l’une contre l’autre la pelle et la pioche. Apeuré, le loup s’enfuit…

La maisonnée est rythmée par le travail, la châtaigne est l’essentiel du repas. D’autres en France connaissent la pomme de terre et le pain issu de farine de blé, ici c’est le pain de châtaigne, la soupe de châtaigne. On naît dans le châtaigner, on vit dans le châtaigner, on termine dans un cercueil en châtaigner.

Un petit garçon prometteur

À l’école déjà Fernand se distingue, bien sûr par les notes obtenues, mais aussi par son intérêt des études. Tous les sujets sont cautions à questionnements, son institutrice prend le parti de s’en ouvrir aux parents du jeune Fernand. « Que fera votre fils sur votre fermette ? Il a la capacité à poursuivre ses études, et aura un beau métier »

Fernand, au second rang, 3ème personne à gauche, sous le mot parloir

Instituteur, en Pays de Bray

Après le certificat d’études, puis le lycée, Fernand poursuit donc l’école normale d’instituteurs. Mais dans ce département de faible population il y a plus de diplômés que de postes d’instituteurs. Et c’est en 1949 (il a 23 ans) que Fernand sera recruté  directement par le recteur d’académie de Rouen, chez lequel il habitera même quelques jours avant de rejoindre son poste à Haudricourt.

Fernand a toujours gardé un souvenir ému de ces quelques années : Se lever tôt pour allumer le poêle à bois et réchauffer la salle glaciale, accueillir ses « petits » et leur ôter galoches et bandelettes en guise de chaussettes pour les faire sécher près du poêle…

« Mon Dieu, que ça sentait fort dans ma salle de classe » dira Fernand 50 ans après.

L’agriculture, autre passion

Très rapidement Fernand s’engage auprès des agriculteurs. Ses connaissances, rapidement reconnues, font de lui un « professeur » sans le titre. Il va enseigner tantôt dans les salles communales ou mairies, tantôt chez l’agriculteur.

Et là, Fernand se voit proposer un détachement de son ministère de tutelle pour rejoindre le ministère de l’agriculture, et enseigner aux enfants du petit centre de formation d’apprentis de Forges les Eaux.

Il poursuivra néanmoins à vulgariser ses connaissances auprès des agriculteurs.

Colette et Forges les Eaux

Léone, elle aussi institutrice organisera la rencontre entre Colette et Fernand. Colette est enseignante à l’école ménagère de Forges les Eaux, et bientôt le mariage est célébré, leur fille unique Danièle voit bientôt le jour.

Colette et Fernand dispenseront leurs cours dans leurs écoles respectives, s’épaulant l’un l’autre au besoin, attentifs aux enfants dont ils avaient la charge, avec tellement d’amour et d’attentions que, bien des années après, les adultes qu’ils sont devenus en parlent encore !

Le verger du Pays de Bray en péril

Fernand sait que l’agriculture du Pays de Bray a évolué ; certains agriculteurs délaissent les vergers, des pommiers disparaissent. Ajoutez à cela les primes à l’arrachage, la fin des marchés de pommes à cidre vers l’Allemagne et l’Angleterre, la fin du café Calva, le désintéressement du consommateur pour le cidre … Bref : il y a urgence !

Sauvons les, sauvons les !

1987 : A Brémontier Merval le projet de lycée agricole porté par l’association du Domaine de Merval avance à grand pas. Tout juste à la retraite, Fernand est sollicité pour greffer devant le château toutes les variétés qu’il pourra récupérer en Pays de Bray. Séduit par cette proposition, l’amoureux des pommes va sillonner ce Pays de Bray qu’il connaît si bien au volant de sa 2 CV !

Fernand le passe murailles

Fernand connaît tout le monde, et tout le monde connaît Fernand ; forcément, en 40 ans de carrière, il a formé les agriculteurs d’aujourd’hui, et Colette a enseigné aux jeunes femmes à tenir une maison, une famille, et faire la comptabilité…

Alors toutes les portes s’ouvrent, et Fernand prélève les greffons, enquête dans les vergers, pose des questions aux anciens, rencontre les « pomologues » les plus avertis (il parle souvent de Léon Grisel) et les obtenteurs de variétés par semis.

Il se procure les ouvrages nécessaires pour identifier les variétés et lorsqu’il n’y parvient pas, la pomme porte le nom de la personne auprès de laquelle il l’a récupérée (c’est ainsi que des pommes sont baptisées « Elie » « Grisel » et autres)

Le maître de la pomme expose

1990, première exposition de la collection sous la serre du lycée lors de journées « vivre la pomme » Déjà plus de 300 variétés. Pourtant Fernand avait promis qu’à 300 il arrêterait… Plus tard il dira de même lorsqu’il arrivera à 400.

Un brouillard terrible, mais les visiteurs sont nombreux. Et devant son exposition, Fernand est loquace, son accent pyrénéen détonne et enchante, sa voix résonne sous la serre. Le public charmé reçoit les informations en retenant son souffle, puis les questions fusent. L’orateur répond à chacun, donne des exemples, raconte une histoire. Fernand est un conteur pédagogue.

Papi Pommes

Au lycée chacun connaît Fernand, et parfois des élèves le rejoignent dans le verger. Alors Fernand leur parle des pommes et, généreux, les invite à les goûter, choisissant les meilleures. « Ces petites pommes pigeon, mes élèves en avaient dans la poche de leurs pèlerines. C’était leur 10 heures, leur goûter préparé par la grand-mère »

Paul, mon rayon de soleil

Depuis la retraite installés à Isneauville, Colette et Fernand reçoivent régulièrement Paul leur petit fils unique. Pour Fernand c’est un bonheur sans nom de passer du temps avec le garçonnet. Tous deux profitent de ces moments privilégiés de partage. Paul suit son grand-père partout, y compris dans les « chasses » aux carabes ou champignons. Fernand parle de Paul comme de son « rayon de soleil »

Un dernier bonheur

Mais voilà, le temps passe, Fernand a collecté 420 variétés de pommes qu’il laissera en héritage à Merval. Colette a compris et accepté sa passion chronophage (en automne Fernand est tous les jours à Merval)

Fin 2008 Fernand est hospitalisé dans un état critique, il a 82 ans seulement.

L’avant-veille de sa mort, Colette lui propose de regarder un reportage sur France 3, une courte émission se passant dans un lycée agricole. Et là, surprise, devant l’alambic de Merval : des élèves mettent en bouteilles du Pommeau, tandis que le journaliste pose des questions à François, son ami avec lequel il a passé tellement de temps, et qui transforme la pomme à cidre au lycée.

Fernand aura un très gentil mot à son adresse, ce seront ses derniers.